Mardi 19 février 2008
2
19
/02
/Fév
/2008
12:11
Voici un extrait du chap.6 de " Un soir parmi les autres "
Alors voilà ! Le silence. Sur ce quai désert, toi assis et moi debout face à toi, notre rame est partie, laissant le silence envahir cet espace que je
ne connais pas ; laissant le silence envahir ce quai que je n’avais jamais vu jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à ce soir. Notre rame est partie, emportant avec elle tous mes poids morts, libérant
mon corps et désormais, je me retrouve debout face à toi et légère ; debout face à toi et sereine. Notre rame est partie mais nos sourires demeurent. Mon sourire demeure et si je pouvais
contempler mon visage dans le reflet d’un quelconque miroir, sûre qu’il me serait aisé de constater que ce sourire fait plaisir à voir. Alors, profitons… Je ne suis toujours pas plus avancée, je
n’en sais toujours pas plus quant au devenir de nous et de notre nuit mais cela n’a plus grande importance. Nous sommes là et c’est déjà pas mal. Je m’accroupis face à toi et pose mes deux mains
en appui sur tes genoux. Je n’ai plus peur, Vincent. Cela peut paraître bête et enfantin mais c’est pourtant la vérité. Là, je n’ai plus peur. Je n’ai même plus mal. Je suis une adulte et ce qui
est fait est fait. Quoi que je dise et quoi que je fasse, rien ne nous permettra de repartir d’où nous venons, de faire ce fichu bon en arrière et dans le temps. Rien ne nous permettra de revenir
dix ans plus tôt, sur cette place en plein cœur de Paris et de changer la donne. Rien ! Ni volonté, ni prière, ni rame de métro ni rien. A présent, je suis lucide, Vincent. Je sais cela et
je sais aussi que notre histoire ne s’est pas jouée à cet instant, que notre histoire avait rapidement perdu de son éclat, que nous avions lutté, que nous nous étions acharnés mais que c’était
couru d’avance. Je suis lucide et je sais que la peur de l’échec et de la solitude m’avait de nombreuses fois empêchée de dire stop, de mettre un terme à toute cette souffrance. Je suis lucide et
je sais que j’ai été lâche. Lâche au point de t’en vouloir pour m’avoir abandonnée, pour m’avoir plantée là, seule au milieu de cette cohue de touriste, seule au soleil de mai. A présent et sur
ce quai, je suis lucide, Vincent. Je t’ai aimé comme personne et je t’aime encore. Mais ce n’est pas si simple. Ou plutôt si, c’est si simple que ça. Tu fais partie de moi et jusqu’à ce soir,
j’étais parvenue à me persuader qu’il n’y aurait personne après toi, que tu avais été le seul et véritable et que par conséquent, tu demeurerais le seul et véritable et pour toujours. Mais notre
rame est partie. Notre rame est partie, emportant avec elle un peu de ma noirceur et un peu de mes peurs. Notre rame est partie et je décide de profiter de nos retrouvailles ; d’en profiter
pleinement. Ce qui est fait est fait. Mon avenir n’est pas tracé, il ne peut pas l’être. Pas après ce soir. Mon futur ne sera plus conditionné puisque notre rame est partie, que ce qui est fait
est fait ; puisque tu continues de sourire et que je me redresse lentement, que je glisse mon bras gauche autour de ton cou et que tes cuisses supportent désormais et sans fléchir le nouveau
poids de mon nouveau corps libéré. Tu ne dis rien. Tu ne dis rien et profites, simplement. Je le vois dans tes yeux. Presque machinalement, ma main s’écarte de ton épaule pour se poser au milieu
de ta tignasse faussement rebelle. Tu ne dis rien et profites, simplement. A présent, tes yeux sont clos et si je continue de caresser tes cheveux, je vais bientôt pouvoir t’entendre ronronner
comme un gros chat tant le geste que je fais t’a toujours apaisé et t’apaise encore. Tout est logique. Tout cet instant et toute cette nuit ; tout est logique. Toi assis sur le fauteuil bleu
de ce quai désert et moi, assise sur tes genoux et ma main dans tes cheveux. Logique. Toi, les yeux clos, au comble de l’apaisement et moi qui approche délicatement mes lèvres de ton front pour y
déposer le plus tendre des baisers. Logique. Toi qui souffle doucement que tu n’échangerais ta place pour rien au monde, que tu aimerais que cette seconde dure toute la vie et moi qui approche à
présent mes lèvres de ton oreille, qui permet à ces lèvres de s’entrouvrir, laissant sortir tous les mots qu’une jeune femme est capable de dire à l’oreille de son seul et véritable amour
lorsqu’elle ne l’a pas revu depuis dix ans et qu’elle se retrouve sur un quai désert et assise sur ses genoux. Logique ! Plus de larmes, Vincent. Plus de larmes et plus de colère et plus de
rancœur et plus de passé. Je continue de murmurer à ton oreille et je sens ton corps se détendre au fur et à mesure de mes phrases. Voilà bien où nous en sommes, jeune homme. Voilà exactement où
nous en sommes et voilà bien la seule certitude du moment. Pour le reste… Pour le reste, tu décides d’intervenir. Tu décides qu’il est temps et qu’à présent, c’est à toi de jouer. Puisque de mon
côté tout est clair ; puisqu’il n’y a plus d’ambiguïté quant à notre passé puisqu’il n’y a plus de passé, tu décides que c’est à toi de prendre le jeu à ton compte ; que c’est à toi
d’en dicter les règles, les nouvelles règles et que cette solution te convient parfaitement. Tes yeux sont maintenant grand ouverts. Tes yeux sont grand ouverts, brillent et semblent déterminés à
l’accomplissement de leur destin. Je n’ai plus qu’à me laisser gentiment glisser le long de tes cuisses jusqu’à reprendre contact avec le sol. Je n’ai plus qu’à attendre debout que ton corps se
dresse, bien droit et immobile à côté de mon corps. Je n’ai plus qu’à laisser ta main s’emparer de la mienne, plus qu’à emboîter ton pas rapide et résolu. Je n’ai plus qu’à te suivre, presque en
courant. Je n’ai plus qu’à grimper deux à deux les marches de l’escalier nous conduisant vers la sortie de ce monde souterrain, nous ramenant jusqu’à la surface, jusqu’à l’air libre où le froid
et le vent nous saisissent violemment et stoppent d’un coup notre course. Là, côte à côte en haut de cet escalier, la lune éclaire faiblement les alentours et je ne sais absolument pas où nous
nous trouvons. Je ne sais rien du lieu où nous sommes mais la flamme dans tes yeux n’a pas baissé en intensité, au contraire. Tu sembles plus déterminé que jamais. Après cette courte pause due
aux conditions hivernales, tu reprends ta course, serrant toujours fermement ma main dans la tienne, m’entraînant dans un dédale de rues plus sombres et désertes les unes que les autres. Je ne
peux plus articuler. Je ne peux même pas te demander la destination vers laquelle tu m’entraînes, le nom de l’endroit où notre course doit prendre fin tant le froid assèche et colle mes lèvres
ensemble. A la fin d’une ruelle, résignée, je m’apprête à enchaîner, à replonger dans l’obscurité d’une autre ruelle et d’une autre encore mais tes jambes cessent de courir passant de la course à
la marche rapide, de la marche rapide au pas lent, du pas lent à l’arrêt ferme et définitif, à l’arrêt face à cette végétation qui n’est autre qu’une haie, que la haie fournie et impénétrable
d’un quelconque jardin qui ne me rappelle rien.
Non, jeune homme ! Certainement pas. Je vais d’abord reprendre mon souffle, permettre à mon rythme cardiaque de se calmer et nous allons poursuivre
gentiment notre ballade, trouver peut-être un endroit accueillant et chaud au sein duquel nous pourront peut-être commander un café si la machine fonctionne encore et c’est tout. Voilà ce que
nous allons faire. Non, jeune homme ! Il est parfaitement impensable que je te suive à travers ces buissons, à travers cette haie juste pour voir à quel point ce parc est beau la nuit, à
quel point ce parc est magique lorsqu’on est seul à l’intérieur. Certainement pas ! Il n’y a même pas de trou pour traverser. Il n’y a pas de trou mais il doit certainement y avoir un garde,
peut-être même plusieurs et de toute façon la réponse est non. N’insiste pas ! Rien à faire… Tu n’entends pas mes protestations. Tu reprends ta marche et longe un peu la haie, cherchant
apparemment quelque chose, poursuivant ta marche et t’arrêtant enfin près d’une grosse et vieille branche sans épines ; grosse et vieille branche qui dépasse et qui semble être ton repère.
Non, Vincent ! Si je marche jusqu’à toi et jusqu’à cette branche, c’est simplement pour ne pas rester seule et dans le noir, plantée sur ce trottoir pendant que mon seul et véritable amour
joue les aventuriers. Non, Vincent ! Ce n’est pas parce que tu pousses cette fameuse branche sur le côté, dévoilant ainsi un espace, une petite ouverture dans laquelle seul un enfant
pourrait se glisser et que tu y engages ta jambe droite que je vais t’accompagner. Certainement pas ! Non, Vincent. Ce n’est pas parce que, à présent et de l’autre côté de la haie, tu me
tends la main pour m’aider à franchir l’obstacle, pour m’inviter à te rejoindre que je vais te suivre. Non, Vincent. Certainement pas !
Alors voilà ! Les branches épineuses fouettant mon visage, les pieds marchant sur je ne sais quoi et ma main bien au chaud dans la sienne, je râle
pour la forme mais au cœur de cette haie comme au cœur de cette nuit, mon sourire fait plaisir à voir.